

11 août 2026
Crise au Moyen-Orient : quels risques pour l’énergie et les entreprises suisses ?
La fermeture du détroit d’Hormuz a brutalement rappelé à quel point nos économies restent dépendantes des énergies fossiles et de chaînes d’approvisionnement mondialisées.
Pourtant, depuis le début de la crise, les conséquences restent relativement contenues en Suisse. Pas de pénurie, des marchés financiers plutôt calmes et une hausse des prix de l’énergie qui, pour l’instant, reste sans commune mesure avec celle vécue en 2022.
Faut-il en conclure que les entreprises suisses ont peu à craindre ? Pas vraiment.
À l’occasion d’un webinaire Viva, trois spécialistes des marchés de l’énergie et de l’économie ont décrypté les mécanismes à l’œuvre et, surtout, ce qu’ils impliquent pour les entreprises suisses.
- Nicolas Charton, cofondateur et directeur de Strategy Consulting en Suisse, accompagne énergéticiens, pouvoirs publics, investisseurs et entreprises dans leurs stratégies énergétiques et de décarbonation.
- Alexandre Carvignot travaille depuis plus de vingt ans sur les marchés des matières premières. Après une longue expérience dans le trading de pétrole et de produits raffinés, il est aujourd’hui actif dans le développement et l’origination au sein d’une société de trading basée à Genève.
- Bill Papadakis est macro-stratège au sein de l’équipe de stratégie d’investissement de la banque Lombard Odier. Son travail consiste notamment à analyser les perspectives de croissance, d’inflation et de taux d’intérêt et leurs conséquences sur les marchés financiers.
Leurs analyses convergent sur un point : la situation actuelle n’est pas une crise énergétique comparable à celle de 2022. Mais elle constitue un nouvel avertissement sur la vulnérabilité énergétique de l’Europe et de la Suisse.
Hormuz : un petit détroit au poids considérable
Le détroit d’Hormuz constitue l’un des principaux goulets d’étranglement du système énergétique mondial. Avant la crise, environ 20 % des flux mondiaux de pétrole et près d’un quart des flux de gaz naturel liquéfié (GNL) y transitaient.
Sa fermeture ne signifie toutefois pas automatiquement que l’Europe ou la Suisse manquent de pétrole ou de gaz.
Pour l'instant, le principal effet observé chez nous est surtout un effet sur les prix. Ailleurs dans le monde, notamment dans certaines économies asiatiques, les conséquences peuvent être plus directement ressenties en termes de volumes disponibles.
Et tous les produits pétroliers ne sont pas touchés de la même manière. Le kérosène, par exemple, a été particulièrement exposé : selon les chiffres présentés lors du webinaire, environ 25 à 30 % des importations européennes proviennent habituellement du Moyen-Orient et son prix a doublé en l’espace d’un mois au début de la crise.
Diesel, gaz, carburants, matières premières pour la pétrochimie : derrière le prix du baril de pétrole se cachent donc des réalités très différentes.
Pourquoi la Suisse semble-t-elle relativement épargnée ?
Plusieurs facteurs jouent en sa faveur.
Le franc suisse fort amortit une partie de la hausse des matières premières négociées en dollars. Le pays dispose également de réserves stratégiques de produits pétroliers et de plusieurs voies d’approvisionnement.
Mais cette résilience ne signifie pas indépendance.
Sur environ 215 TWh d’énergie consommés chaque année en Suisse, quelque 100 TWh proviennent encore des produits pétroliers et une trentaine du gaz, selon les chiffres présentés durant le webinaire. L’électricité ne représente qu’environ 60 TWh.
Et même celle-ci n'est pas totalement isolée des marchés fossiles.
La Suisse échange continuellement de l’électricité avec ses voisins. Le prix suisse peut donc être influencé par le coût de production d’une centrale à gaz ou à charbon située en Allemagne ou ailleurs en Europe. Une hausse du prix du gaz peut ainsi finir par se répercuter sur l’électricité, même si la production électrique suisse repose largement sur l’hydraulique et le nucléaire.
Une vulnérabilité suisse inattendue : le niveau du Rhin
La géopolitique n’est d’ailleurs pas le seul risque à surveiller.
La Suisse importe une part importante de ses produits pétroliers finis. Une partie des volumes destinés à la Suisse alémanique remonte notamment le Rhin depuis la région d’Amsterdam-Rotterdam.
Or, lorsque le niveau du Rhin baisse fortement, les barges ne peuvent plus être chargées à leur capacité habituelle.
Pendant le webinaire, Alexandre Carvignot donnait un ordre de grandeur parlant : avec un niveau d’eau très bas, une barge pouvant normalement transporter environ 3’000 tonnes peut être limitée à quelque 400 tonnes.
La crise énergétique peut ainsi résulter de plusieurs phénomènes qui se cumulent : tensions au Moyen-Orient, perturbations du raffinage russe, sécheresse en Europe, difficultés logistiques ou encore décisions politiques limitant les exportations.
C’est peut-être là l’un des principaux enseignements pour les entreprises : le risque ne vient pas nécessairement d’un événement spectaculaire, mais de l’addition de plusieurs vulnérabilités.
Des réserves existent… mais elles ne règlent pas tout
Les pays développés disposent de stocks stratégiques destinés précisément à faire face à des perturbations importantes de l’approvisionnement.
La Suisse est plutôt bien positionnée en matière de produits pétroliers. En revanche, sa situation est différente pour le gaz : elle ne dispose pas de capacités significatives de stockage sur son territoire et s'appuie notamment sur des accords permettant d'utiliser des capacités en France.
Pour l’électricité également, les marges de manœuvre sont limitées. Les barrages constituent une capacité de stockage précieuse, mais la Suisse reste importatrice durant certaines périodes, notamment en hiver.
Pour les trois spécialistes, une pénurie massive en Suisse reste néanmoins peu probable dans les scénarios envisagés. Le risque le plus concret pour les entreprises est plutôt celui de prix durablement plus élevés et surtout plus volatils.
Le vrai risque : chacun pour soi ?
Un scénario mérite néanmoins une attention particulière : celui dans lequel de grands pays producteurs décident de conserver davantage de ressources pour leur propre économie.
La Chine et la Corée ont déjà limité certaines exportations durant la crise. Et les États-Unis occupent désormais une place déterminante dans les marchés mondiaux du pétrole et du gaz.
Que se passerait-il si, face à une nouvelle flambée des prix, un grand producteur décidait de limiter ses exportations de pétrole, de gaz ou de produits raffinés afin de protéger ses consommateurs et son industrie ?
Pour l’Europe, fortement dépendante des importations, le choc pourrait être important.
La crise de 2022 l’a déjà montré : lorsque le gaz russe a fortement diminué, l’Europe a réussi à trouver d’autres approvisionnements. Mais elle les a payés très cher, avec des conséquences majeures pour certaines industries.r des mesures simples, avant qu'un événement ne mette l'entreprise en difficulté.
Et pour une PME vaudoise ?
Une PME ne peut évidemment ni rouvrir le détroit d’Hormuz, ni influencer les décisions des grandes puissances.
Elle peut en revanche réduire son exposition.
1. Connaître sa dépendance énergétique
Quelle part de vos coûts dépend directement ou indirectement du pétrole, du gaz ou de l’électricité ? Quels processus seraient les plus touchés par un doublement temporaire des prix ?
L’énergie représente parfois une faible ligne du budget. Mais une crise peut rapidement modifier cet équilibre.
2. Identifier les consommations flexibles
Les prix de l’électricité peuvent fortement varier au cours d’une même journée. Certains processus peuvent-ils être déplacés de quelques heures ? Des réglages ou une meilleure gestion des installations permettraient-ils de réduire les consommations lors des périodes les plus coûteuses ?
Selon Nicolas Charton, des mesures d’optimisation relativement simples peuvent déjà produire des gains de l’ordre de quelques pourcents, voire davantage dans certaines situations.
3. Revoir sa stratégie d’approvisionnement
La plupart des entreprises suisses achètent leur énergie à relativement court terme. Pour les entreprises particulièrement exposées, des contrats à plus longue échéance peuvent permettre de sécuriser une partie des coûts et de réduire le risque lié à la volatilité.
Certaines grandes entreprises envisagent ainsi des approvisionnements en électricité renouvelable sur cinq, dix voire quinze ans.
4. Intégrer le risque dans les décisions d’investissement
Un projet d’électrification peut sembler peu rentable si l’on suppose que le gaz restera durablement bon marché.
Mais que devient le calcul si l’on intègre des épisodes réguliers de prix élevés ?
Les crises de 2022 et d’Hormuz invitent à revoir les scénarios utilisés pour évaluer les investissements : la résilience et la prévisibilité des coûts ont elles aussi une valeur économique.
5. Regarder au-delà de l’énergie
Enfin, les mêmes mécanismes peuvent affecter les chaînes d’approvisionnement : transport, engrais, métaux, produits pétrochimiques ou composants industriels.
La bonne question n’est donc peut-être pas uniquement « combien consommons-nous d’énergie ? », mais « de quelles ressources et de quels flux mondiaux notre activité dépend-elle ? »
Décarboner, mais aussi gagner en résilience
La crise du détroit d’Hormuz rappelle une réalité parfois oubliée : malgré le développement du solaire, de l’éolien et de l’électrification, la Suisse et l’Europe restent fortement dépendantes des énergies fossiles importées.
La transition énergétique n’est donc pas uniquement une question climatique.
Produire davantage d’énergie renouvelable localement, électrifier les processus, réduire les consommations ou sécuriser des approvisionnements sur le long terme peut également permettre aux entreprises de réduire leur exposition aux crises géopolitiques et à la volatilité des marchés.
Après la crise énergétique de 2022 et les tensions actuelles au Moyen-Orient, la question pour les PME n’est peut-être plus de savoir si un nouveau choc énergétique se produira un jour.
Mais plutôt : serons-nous mieux préparés lorsqu’il arrivera ?
Le webinaire en intégralité

Session de rattrapage extemporanée


