« Avec le changement climatique, il va falloir prendre des risques et faire des investissements. » – Entretien avec Serge Zaka

26 février 2026

« Avec le changement climatique, il va falloir prendre des risques et faire des investissements. » – Entretien avec Serge Zaka

Comment adapter notre système agricole, et plus largement notre système agro-alimentaire à l’évolution du climat ? Quels pourraient être les rôles des différents acteurs de l’écosystème vaudois pour réussir cette transition ?

Viva a rencontré Serge Zaka, agronome et docteur en agroclimatologie est un experte reconnu de l’impact du changement climatique sur l’agriculture. Fondateur d’AgrosClimat2050, il se consacre à l’analyse scientifique des grandes cultures et de l’élevage. So mot d’ordre : anticiper.

Tous les acteurs de l’écosystème ont un rôle à jouer pour garantir la pérennité du système alimentaire, voyons-comment.

Entretien

Viva : Le changement climatique a un impact sur la production agricole, à quoi peut-on s’attendre ces prochaines décennies ?
Un territoire peut-il s’adapter et par où commencer ?
Serge Zaka :

La stratégie sera différente en fonction du territoire, tout dépend de la magnitude du réchauffement dans la région et des cultures déjà en place.

On commence par travailler sur le « quand » et le « comment ». Il est possible de décaler la saison de production si on a des hivers plus doux, cela marche très bien pour les poireaux et les salades par exemple. Les premières années, on peut donc garder les mêmes cultures, mais plus on va s’approcher de 2050, plus on aura besoin de les adapter.

Et la difficulté, c’est qu’il faut de la visibilité à long terme, la création d’un tissu économique et des investissements pour exploiter ces nouvelles cultures. Il faut anticiper et s’y mettre dès maintenant. Un olivier met du temps à pousser, il y a besoin de machinerie, de savoir-faire, d’expérimentation, de transformateurs et d’acheteurs, cela ne se fait pas en un claquement de doigts.

Concrètement, les vaudois doivent s’attendre à quelles évolutions ?

On pourrait voir l’apparition d’abricots tardifs, de pêches, de pois chiche ou encore de patates douces, nèfles, figues, dans des proportions beaucoup plus importantes qu’actuellement. Et certaines cultures pourraient arriver progressivement, comme la grenade ou l’amande. Certaines variétés de pommes ne seront plus adaptées et seront remplacées par d’autres.

Quels sont les freins à la mise en place de ces nouvelles filières ?

Les défis sont immenses, car il faut une véritable transformation de la culture alimentaire, ce qui passe par les habitudes et les « recettes » consommées sur un territoire, le marketing ou encore les marques. La raclette, la fondue ou le chocolat ne se sont pas imposés en quelques mois. Tout doit se mettre en place de manière coordonnée et progressive : production, transformation et consommation. Et pour couronner le tout, la transition devra être rapide, 2050, c’est demain. Le défi est immense.  

Il peut être intéressant de noter qu’il va également y avoir des opportunités, car certaines filières vont être vacantes. Les fortes chaleurs vont péjorer les productions dans certaines régions du monde. L’Espagne ne pourra certainement plus cultiver de la tomate hors serre, idem pour certaines régions de Turquie avec la noisette. Ces conditions vont mener à une augmentation des coûts dans certains pays et la réduction dans d’autres et donc on va assister à un déplacement des filières.

Voyez-vous des initiatives de mises en place de nouvelles filières ? Si oui, comment est-ce que cela se passe ?

Nous travaillons sur des nouvelles filières au sud de la France, les oranges, la grenade ou la clémentine à Narbonne, la cacahuète dans le sud-ouest ou de la pistache à Cavaillon. Des centaines d’hectares d’oliviers sont plantés au sud de la France.

En parallèle, on commence à voir de nouveaux produits dans les commerces et des petites productions tests démarrent, c’est une première étape. Au sud de la France, les consommateurs commencent à s’habituer au beurre de cacahuète (à la place du Nutella) et le houmous se vend de plus en plus.

Au départ, ces productions locales sont évidemment plus chères que les alternatives importées, car les coûts de production sont beaucoup plus élevés pour des petites productions qui démarrent.

Quel est le rôle des industriels et des acteurs de l’agro-alimentaire pour anticiper ces adaptations ?

Pour l’agriculteur, il doit enlever une culture rentable pour en mettre une peu rentable. Il investit et en même temps il perd en revenu. Il peut même avoir des investissements matériels. Il ne faut pas que l’agriculteur prenne ce risque tout seul, c’est un risque qu’il prend pour l’héritage social du territoire. Il faut qu’il soit aidé par les industriels et les autres acteurs de la chaîne. Par exemple en garantissant l’achat de la production ou en participant aux investissements.

On pourrait imaginer un contrat tripartite : agriculteur, industriel et état pour faire des tests et développer des nouvelles cultures.

Il faut également habituer les consommateurs à préparer des nouvelles recettes. Il y a 10 ans, il n’y avait pas de houmous en France. Il arrive sur les étals et on commence à s’habituer à avoir des plats avec du poids chiche. Ce serait possible de le faire dans les cantines scolaires par exemple. Pourquoi ne pas mettre du poids chiche, des figues, des grenades à l’école ? Les jeunes vont trouver normal de manger ces nouveaux produits, on leur donne des nouvelles habitudes alimentaires. Les restaurateurs et la restauration collective ont un rôle important à jouer pour faire découvrir de nouvelles recettes et de nouveaux produits.

On peut même commencer par importer des produits pour habituer les consommateurs avant de commencer à produire sur place et mettre en place une filière, cela permet de limiter les risques.

Comment cela peut s’organiser à l’échelle d’un territoire ?

Ce sont souvent des entrepreneur-e-s qui créent des nouveaux produits ou des entreprises établies qui développent leur offre et qui innovent, grâce aux liens directs qu’ils entretiennent avec les agriculteurs.

En France, il y a de plus en plus d’acteurs actifs dans les jus qui plantent des agrumes dans le sud de la France par exemple. La concurrence de Floride et du Brésil reste, mais ces pays auront un jour des problèmes de production et à ce moment, il y aura des arbres matures en France. La filière, c’est un investissement d’avenir.

Dans le sud-ouest, nous avons beaucoup de maïs et un peu de Sorgho. Il y a des nouveaux acteurs qui développent des biscuiteries autour du biscuit de Sorgho. Ils achètent du sorgho français et ils francisent ces biscuits de Sorgho en ajoutant de l’abricot ou du pruneau par exemple. Ils développent de nouvelles recettes.

Avec le changement climatique, il va falloir prendre des risques et faire des investissements. Forcément, il y aura un risque économique et certaines choses ne vont pas marcher. Il faut absolument attribuer une partie de R&D à ces tests et ces nouvelles filières. Il en va de la souveraineté alimentaire de nos pays. Probablement que certains acteurs qui font des produits de niche deviendront des gros acteurs dans 20 ou 30 ans.

Vous avez donné une formation en Suisse en janvier, qu’est-ce qui vous a marqué ?

La Suisse est différente et c’est nouveau et intéressant pour moi. Le public était principalement issu du monde agricole et quelques curieux. Ce qui m’a beaucoup étonné, c’est qu’il y a beaucoup d’aides financières pour l’agriculture de conservation des sols. J’étais très jaloux. Sur le comment, la Suisse fait beaucoup plus et vous pouvez être fiers de vous, tous les agriculteurs connaissaient très bien les enjeux sur le sol. Je me bats pour remettre le sol au centre des intérêts, ici cela semble être une évidence.

Fun fact : Serge Zaka est aussi chasseur d'orages, cela suppose un certain courage face à l'adversité probablement transposable à son sujet