Canicules : adapter les bâtiments vaudois dès aujourd’hui

6 octobre 2026

Canicules : adapter les bâtiments vaudois dès aujourd’hui

L'été 2026 l'a rappelé : les fortes chaleurs ne sont plus des événements exceptionnels. En ville, la nuit ne refroidit plus assez et les bâtiments conçus pour l'hiver se transforment en pièges thermiques.

Pour les entreprises et les propriétaires immobiliers, la question n'est plus de savoir si leur bâtiment sera concerné, mais comment le préparer. À l'occasion d'un webinaire Viva, trois spécialistes ont décrypté les mécanismes à l'œuvre et les leviers à disposition.

  • Guillaume Suarez, responsable de l'Unité d'ingénierie environnementale à Unisanté, où il codirige l'ORTQAI. Il a piloté des études sur le stress thermique et le confort dans les EMS vaudois.
  • Marc Muller, fondateur d'Impact Living, ingénieur HES en énergie. Il conçoit des constructions neuves et des rénovations bioclimatiques (paille, terre, bois, low-tech) et a notamment réalisé une maison autarcique à Châtillon.
  • Tristan Mariéthoz, collaborateur scientifique à l'Office cantonal de la durabilité et du climat (OCDC). Il a développé les cartes climatiques vaudoises, pour la situation actuelle comme pour la projection 2060.

Leurs interventions convergent : la gestion de la chaleur relève d'abord de la conception et de l'organisation, bien avant la technique.

Se protéger du froid ne protège pas du chaud

On sait construire pour l'hiver. Pour l'été, l'expérience reste limitée et l'intérêt du marché faible.

« Le principe pour le froid ou pour le chaud n'est pas fondamentalement différent », explique Marc Muller. Dans les deux cas, il s'agit de créer une barrière entre l'extérieur et l'intérieur. La physique, elle, change complètement.

En hiver, le soleil, les occupants, les appareils et chaque passage d'électricité dégagent de la chaleur, et une bonne isolation conserve ces gains internes, ce qui est souhaitable. En été, l'objectif s'inverse : il faut évacuer cette chaleur, et l'isolation la retient.

Résultat : les bâtiments bien isolés mais conçus sans réflexion sur le chaud surchauffent, y compris les immeubles largement vitrés. Le label Minergie impose depuis cinq à six ans un concept de protection contre la chaleur et fait figure de précurseur.

L'îlot de chaleur, un phénomène qui s'installe

Le tissu bâti crée une anomalie thermique durable. Tristan Mariéthoz identifie cinq mécanismes :

  • les matériaux (béton, bitume) accumulent la chaleur et la restituent lentement, dehors comme dans les logements ;
  • la morphologie urbaine piège le rayonnement solaire dans le canyon que forment les rues ;
  • l'eau est largement absente : sols imperméabilisés, peu de végétation, aucun espace aquatique, alors que l'évaporation évacue une partie de l'énergie ;
  • les activités humaines rejettent de la chaleur, trafic et climatisation en tête ;
  • lorsque le vent tombe, l'air brasse moins et la chaleur stagne.

La nuit, quand l'environnement naturel se refroidit rapidement, le bâti reste trois à cinq degrés plus chaud, parfois davantage. Les cartes climatiques du canton de Vaud le montrent : dans le centre de Lausanne, une nuit d'été sur deux atteint le seuil de la nuit tropicale, avec 19 à 20 degrés. À l'horizon 2060, avec un réchauffement estimé à 2,5 ou 3 degrés, environ deux tiers des espaces bâtis du canton connaîtront des températures défavorables de jour comme de nuit.

La végétalisation ne suffit pas à elle seule. Un arbre mature peut rafraîchir puissamment, à condition d'avoir accès à l'eau. « Si on met un arbre, puis du béton autour, puis des places de parc, l'arbre peut peut-être survivre en hiver, mais en été il n'a pas accès à l'eau », résume Marc Muller. Sans eau, il ne produit pas de froid. Planter suppose donc de renaturer les sols et de gérer l'eau à l'échelle de la parcelle et du quartier, ce que l'on appelle la ville éponge.

Mesurer la chaleur réellement ressentie

La température de l'air ne dit pas tout. Le corps réagit à un ensemble de conditions : température, vitesse de l'air, rayonnement solaire et humidité relative. C'est la contrainte thermique, à laquelle s'ajoute la charge métabolique produite par l'activité.

Guillaume Suarez distingue deux approches. Dans le monde du travail, les hygiénistes recourent au WBGT, qui intègre la température, le rayonnement et l'humidité. Dans le bâtiment, on utilise plutôt la température physiologique équivalente, prévue par la norme SIA relative au confort thermique.

Il n'existe pas de seuil unique : le corps est un système adaptatif, dont les seuils dépendent de la température extérieure et de l'acclimatation. En cas de stress hydrique, les effets documentés vont des maux de tête et des nausées aux accidents cardiovasculaires et à la mortalité prématurée lors d'épisodes prolongés. Certaines populations sont plus vulnérables : personnes âgées, enfants, personnes souffrant d'affections respiratoires ou cardiovasculaires.

Un air intérieur dégradé par la chaleur

Quand la température monte, les matériaux relâchent davantage de composés organiques volatils, dont le formaldéhyde. Dehors, un ciel dégagé et un rayonnement ultraviolet plus fort font grimper le niveau d'ozone, qui se combine à ces composés pour former des aérosols organiques secondaires. Ces polluants finissent aussi par pénétrer à l'intérieur.

Ce qu'on peut faire sans gros travaux

Plusieurs mesures simples améliorent le confort, sans investissement lourd :

  • se protéger du rayonnement direct avec des stores, des volets ou des ombrages ;
  • ventiler la nuit pour profiter du frais, puis fermer en journée ;
  • installer des ventilateurs de plafond, qui font gagner plusieurs degrés de confort pour un coût faible ;
  • extraire l'humidité, qui réduit l'efficacité de la transpiration ;
  • végétaliser en garantissant l'accès à l'eau ;
  • soigner les gestes des occupants : stores, fenêtres et horaires comptent autant que l'équipement.

Marc Muller cite l'architecture méditerranéenne observée à Milan : coursives ombragées, espaces plantés, ouvertures hautes qui favorisent la ventilation naturelle. Ces principes anciens dépendent toutefois du frais nocturne, que les îlots de chaleur épuisent, en particulier dans les centres denses et sur un bâti patrimonial aux façades figées.

Construire et rénover : les bons réflexes

Pour un bâtiment neuf, l'essentiel se joue très en amont. Modéliser le comportement thermique avant de construire permet de simuler le bâtiment sous un climat 2050, en pic de chaleur, pièce par pièce. Mieux vaut ce contrôle préalable qu'une mise en conformité tardive et coûteuse.

L'implantation compte aussi : orientation, courbes de niveau et circulation des masses d'air froid venues des pentes. Autour du bâti, une surface bitumée réchauffe, la végétation et les trames bleues rafraîchissent.

Minergie a durci ses exigences sur la base de données prospectives, à l'horizon 2030 ou 2035. Le label encadre le confort, mais aucune loi n'impose aujourd'hui d'en tenir compte.

En rénovation, les interventions partielles sont limitées : toucher à un bâtiment déclenche les autres normes et dans la plupart du temps impose une rénovation lourde et coûteuse. Restent les ombrages, les protections solaires et la renaturation.

« La gestion des canicules est un problème d'architecte, pas un problème d'ingénieur », insiste Marc Muller. La façade, l'organisation des communs et la ventilation naturelle relèvent de choix architecturaux.

La climatisation : usages, limites et alternatives

Les climatiseurs prennent la chaleur à l'intérieur et la rejettent dehors, avec un surplus lié au fonctionnement du système. Ce rejet pèse surtout la nuit, quand l'air se stratifie. Une étude parisienne estimait leur contribution à environ un demi-degré sur l'îlot de chaleur, avec un passage à deux degrés en cas de doublement du nombre d'appareils.

Sur le plan sanitaire, la généralisation de la climatisation aggrave les inégalités : ceux qui peuvent se refroidir s'en sortent mieux que les autres. Elle reste utile, voire nécessaire, pour des populations vulnérables. Guillaume Suarez recommande de ne jamais dépasser six degrés d'écart entre l'intérieur et l'extérieur, pour éviter les chocs thermiques, et rappelle qu'un tel système demande entretien et suivi sanitaire.

Marc Muller nuance. Bien dimensionnée et alimentée par de l'énergie solaire, une pompe à chaleur réversible a un effet modéré sur l'îlot de chaleur. La géothermie peut même extraire de la chaleur de la ville pour la stocker dans le sol. Mais ces systèmes sont dimensionnés pour l'hiver et saturent vite en été si le bâtiment surchauffe par ailleurs. Et surtout, ils ne peuvent pas être installé partout.

Pourquoi agir vite

Transformer une ville prend cinquante à soixante-dix ans. Les décisions d'aujourd'hui déterminent donc le confort de plusieurs générations.

Le risque est aussi social. Les bâtiments déjà adaptés offriront des étés confortables, quand les autres subiront la chaleur. Ces investissements se répercuteront dans les loyers, et le partage des coûts entre locataires, propriétaires et collectivité constituera un débat central des prochaines années.

Les compétences manquent encore : les formations d'architectes évoluent, mais la sensibilisation des urbanistes et des ingénieurs doit s'accélérer. Des ancrages légaux, de l'ancrage constitutionnel vaudois à la loi fédérale sur le climat, ouvrent la voie à des exigences dans les concours d'architecture et les cahiers des charges.

Guillaume Suarez ajoute un dernier point : ces transformations mobiliseront de nombreux travailleurs, une population très exposée à la chaleur, qu'il faut intégrer à l'équation.

Locataire ou propriétaire : qui peut faire quoi ?

Un locataire agit surtout sur les gestes et les équipements : stores, volets, ventilateurs de plafond, ventilation nocturne, extraction de l'humidité. Il peut aussi signaler l'inconfort et demander des protections solaires.

Un propriétaire dispose d'un éventail plus large : conception, isolation, protections solaires, ombrages, renaturation, source de froid (géothermie, eau du lac) et planification à l'échelle du parc.

À retenir

La canicule est un enjeu de conception autant que de technique. Un bâtiment isolé pour l'hiver n'est pas automatiquement protégé pour l'été, et les mesures simples ne suffisent plus là où l'îlot de chaleur s'installe.

Pour agir, l'essentiel est d'évaluer l'exposition du site, de protéger les occupants du rayonnement direct, d'exploiter le frais nocturne puis de planifier les investissements lourds. Plus la réflexion commence tôt, plus elle évite des corrections coûteuses.

Les 5 questions à se poser

1. Mon bâtiment est-il conçu pour évacuer la chaleur, ou seulement pour la retenir en hiver ?

L'isolation, les baies vitrées et les gains internes sont-ils pensés pour l'été ?

2. Les occupants peuvent-ils se protéger du rayonnement direct ?

Stores, volets et ombrages sont-ils disponibles et utilisables par tous ?

3. La nuit apporte-t-elle du frais, et peut-on l'exploiter ?

La ventilation nocturne est-elle possible en sécurité et sans humidité excessive ?

4. Ai-je modélisé le bâtiment sous un climat futur ?

Un projet neuf ou rénové a-t-il été simulé en pic de chaleur avant les travaux ?

5. Ai-je associé les utilisateurs et les gestionnaires aux solutions ?

Les mesures sont-elles simples, comprises et réellement appliquées au quotidien ?

Ressources utiles

Le webinaire en intégralité

Session de rattrapage extemporanée